Le Masque et les Colombes

L'Expédition d'Égypte et la Deuxième Coalition

Introduction

Le régime du Consulat succède au coup d'État de Napoléon Bonaparte, en novembre 1799. Il apporte une paix européenne accueillie dans l'enthousiasme et ressemble, de manière trompeuse, à un de ces âges d'or dont on comprend mal qu'il ait pu s'achever dans un conflit d'une ampleur inédite. Le jeune vainqueur de l'Italie apparaît alors, aux yeux de la multitude, comme le porteur de la paix de Campoformio. On l'oppose volontiers à un Directoire jugé va-t-en-guerre. Or c'est précisément ce traité italien qui, le tout premier, a ouvert en Europe l'ère de la guerre totale. Le malentendu tient à ceci : les aigles excellent à voler à hauteur de colombe. Les peuples restent ainsi les dupes perpétuelles d'un jeu qui les dépasse.

Cet essai avance une thèse simple. Derrière les ruptures apparentes de l'histoire européenne — la Réforme, l'absolutisme, la Révolution, l'épopée impériale — court une même ligne de force : la lutte que se livrent la France et l'Angleterre pour imposer leur loi au continent. Cette rivalité a une grammaire. La France cherche à fédérer l'Europe autour d'une idée universelle, catholique hier, révolutionnaire aujourd'hui, et à se doter de l'épée nécessaire pour l'imposer. L'Angleterre, elle, ne veut rien fédérer : elle veut diviser, arbitrer, et prélever le bénéfice de la discorde sans jamais engager ses propres forces avant l'heure. La deuxième coalition, avec pour épicentre la campagne d'Égypte, offre le condensé le plus pur de cet affrontement. Il faut donc, avant d'y entrer, remonter à sa source.

Une précision s'impose ici sur ce que cet essai n'est pas. Il ne prétend pas ignorer que les populations égyptiennes ont été les premières à subir les effets concrets de ce grand jeu — que l'expédition a entraîné des violences, des pillages, des destructions, une rupture d'ordre profonde dans une société qui ne l'avait pas demandée. Cette réalité existe ; elle a été documentée, analysée, et elle mérite l'attention qu'une histoire sociale ou postcoloniale lui accorde légitimement. Mais ce n'est pas l'objet de ces pages. Ce que l'on cherche ici à démonter, c'est la mécanique du jeu lui-même — les ressorts cachés, les stratégies masquées, les intérêts qui se déguisent en idéaux — et non les conséquences de ce jeu sur ceux qui en ont subi le poids sans en avoir tenu les dés.

Pour comprendre 1798, on relira l'histoire de l'Europe à travers deux concepts diplomatiques qui rythment les relations entre États depuis le XVIIe siècle : la paix collective et l'équilibre des pouvoirs. L'émergence de la France et de l'Angleterre comme puissances contestant l'hégémonie des Habsbourg constitue la clé de cette période. Son point d'orgue est la prise de contrôle, par les Britanniques, du nouvel ordre européen joliment nommé « équilibre des pouvoirs ».

Les nouveautés de la deuxième coalition sont de deux ordres. On observe d'abord une extension du conflit franco-anglais à l'échelle planétaire. La campagne d'Égypte, décidée par le Directoire et confiée à Bonaparte, provoque un séisme dans l'économie-monde de l'Empire ottoman ; son onde de choc atteint aussi bien Saint-Pétersbourg que les rives du Taj Mahal. On assiste ensuite à une intensification de la lutte entre puissances européennes. À Marengo, elles se livrent des batailles d'une dureté encore jamais expérimentée.

À bien des égards, ces quatre années apparaissent comme la répétition générale de l'aventure impériale. Il y a Napoléon Bonaparte, qui réinvente la guerre et déconcerte ses adversaires par des schémas tactiques inédits ; il suscite dévotion et courage au cœur du chaos, combinant campagnes de mouvement et combats brillants. L'Angleterre lui oppose un jeu subtil, joué avec peu de moyens, peu d'hommes et beaucoup de sang-froid. Elle porte à son sommet l'art de la stratégie indirecte : diplomatie, renseignement, désinformation, emploi maximal de la force alliée avant d'engager la sienne.

Au milieu de la deuxième coalition, Bonaparte s'emparera du pouvoir à Paris. Il sculptera son épopée dans le marbre antique de Rosette. De quoi nous faire oublier, un peu vite peut-être, qu'en Égypte ce sont les Anglais qui, au bout du compte, ont battu les Français.

Origines d'un conflit

La diplomatie moderne repose sur le principe de souveraineté des États-nations. Elle s'est façonnée, à partir du XVIIe siècle, sur le démantèlement progressif de l'Empire des Habsbourg. Instaurer une paix collective suppose deux conditions : une idéologie commune, et une puissance assez forte pour la faire respecter. Les Habsbourg possédaient l'une et l'autre.

Il aura fallu la détermination d'un homme du sérail, le cardinal de Richelieu, pour contester cette suprématie. En soutenant tous les ennemis de l'Empire, Richelieu ruinait ses prétentions hégémoniques. Mais il affaiblissait du même coup le catholicisme auquel il adhérait pourtant. En se faisant le protecteur des protestants, il détruisait toute possibilité de restaurer l'unité de l'Église. En s'alliant à l'Empire ottoman, il intégrait la puissance islamique dans le jeu diplomatique européen. Voilà comment naquit en France le concept de Raison d'État.

En guerre tout au long de son règne, Louis XIV ne parvint pourtant pas à prendre un avantage décisif sur les coalitions européennes, dont certaines étaient déjà fomentées par l'Angleterre. Le Roi-Soleil maintint néanmoins la prééminence française dans le concert des nations, en consolidant le pouvoir de l'État. Il commit toutefois une lourde erreur en révoquant l'édit de Nantes.

À la paix collective dominée par les Habsbourg devait donc succéder, sur le continent, une ère d'« équilibre des pouvoirs ». Versailles en serait le centre. L'Angleterre en serait la grande bénéficiaire, par le double hasard de la géographie et des inventions techniques. C'est ici que le récit bascule : la France a bien brisé une hégémonie, mais elle en a laissé prospérer une autre, plus discrète et plus redoutable.

Ce doux nom d'« équilibre des pouvoirs » signifie que chaque puissance en neutralise une autre. La formule reste défendable tant que le coût de la guerre est également supporté par tous les belligérants. La situation devient dangereuse dès qu'un État trouve le moyen de s'abstraire de la loi commune. La révolution des techniques de navigation et la construction des grands navires vont précisément permettre à l'Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles d'échapper aux contraintes de ses homologues continentaux.

Il faut se souvenir de la doctrine de l'époque. On tenait pour acquis que la richesse britannique venait du fructueux commerce colonial, dont l'accès était interdit aux autres puissances. L'économie anglaise prospérait d'autant mieux que le coût des guerres européennes affaiblissait ses concurrentes. Tout au long du XVIIIe siècle, l'Angleterre ne chercha jamais à se servir de sa position pour imposer une paix collective. Elle se contenta de nourrir la guerre.

La guerre de Sept Ans venait pourtant de changer une petite chose. La France et l'Autriche devenaient des alliées objectives. Le jeu anglais s'en trouvait d'autant plus contrarié que la monarchie française se dotait d'une marine de guerre moderne, capable de rivaliser avec la Royal Navy.

La contre-offensive de la monarchie française fut cohérente. Faire de la Pologne un rempart contre le naissant impérialisme prussien et un verrou contre le risque russe. Assurer l'Empire ottoman de sa bienveillante neutralité pour se concilier le Sultan. Enfin, aider les insurgés américains, pourtant républicains, afin de priver l'Angleterre de ses colonies d'outre-Atlantique. On oublie souvent que la plus importante victoire maritime française demeure la bataille de la Chesapeake, remportée sur la Royal Navy en 1781.

La Révolution renversa les alliances au grand avantage de Londres. L'union franco-autrichienne, seule capable de faire contrepoids à la puissance anglaise, avait vécu. L'exécution du roi et de la reine, d'origine autrichienne, ruinait tout espoir de réconciliation avec les Habsbourg et plongeait l'Europe monarchique dans la consternation.

La marine française paierait cher, elle aussi, la chute du régime. Patiemment reconstruite par la monarchie pour rivaliser avec la puissance britannique, elle voyait son amirauté, composée pour l'essentiel de grands aristocrates, décapitée par la Révolution. La Révolution et les massacres de Vendée sont les véritables origines des désastres navals d'Aboukir et de Trafalgar.

La France avait donc perdu beaucoup d'atouts dans son combat : son allié autrichien, sa diplomatie européenne, sa marine, sa cohésion intérieure. Que lui restait-il pour se redresser et désarçonner son adversaire ? Deux armes dont elle n'avait pas encore pleinement conscience : les idées de la Révolution, et l'artillerie pour les imposer.

Stratégie défensive, stratégie offensive

Deux siècles de guerres perpétuelles à objectifs limités n'ont jamais permis de départager un vainqueur. Elles n'ont fait que renforcer la position de l'Angleterre. Comment sortir de ce piège ? Pour quitter l'ère de l'« équilibre des pouvoirs » et entrer dans celle de la « paix collective », il fallait d'abord une vision du monde commune. Le message universel de la Révolution française constituait, à cet égard, un atout considérable.

Il fallait ensuite une puissance capable d'imposer l'obéissance à la loi commune. Or la France du début de la Révolution n'était pas en mesure de tenir ce rôle. Les troubles intérieurs et les puissances coalisées à l'extérieur interdisaient tout projet hégémonique. Dénués de soif de conquête mais portés par un irrésistible élan, les soldats de l'an II se contentèrent de repousser les envahisseurs.

Le représentant politique de cette tendance est Carnot, ministre de la Guerre du Directoire et grand théoricien de la pensée stratégique défensive, dont les ambitions territoriales restèrent toujours mesurées. Les sages résolutions de Carnot n'auraient fait de la France qu'une puissance de second ordre, méprisée, en attente d'une restauration de l'ordre ancien — le tout au profit de Londres.

La réponse apparut au soleil de l'Italie, où les victoires de Bonaparte changèrent la donne. Sur le front de l'Est, les grands généraux français piétinaient avec le gros de l'armée, dans la sempiternelle guerre sans résultat. En Italie, au contraire, les schémas tactiques du jeune général en chef exerçaient des ravages inouïs dans les camps autrichien et sarde.

Pourquoi Bonaparte réussissait-il en Italie ? Il semble avoir intuitivement compris que le but de la Révolution n'était pas de libérer les hommes, mais de concentrer leurs forces au service de l'État, en vue de la lutte à venir. Aussi cumulait-il en Italie tous les pouvoirs : militaire, diplomatique, politique, médiatique, économique. Il créait des républiques, signait des armistices, publiait des journaux, envoyait des subsides à un Directoire qu'il préservait par ailleurs des coups d'État.

Dès la première campagne d'Italie, en 1796, Bonaparte put mesurer tous les avantages de son système. À la fin de la campagne, il écrivait : « Si l'on prend pour base de toutes les opérations la vraie politique, qui n'est que le résultat du calcul, des combinaisons et des chances, nous serons pour longtemps la grande nation et l'arbitre de l'Europe. »

Il ajoutait cette phrase d'une lucidité prémonitoire : « Du triomphe à la chute, il n'est qu'un pas. J'ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu'un rien a toujours décidé des plus grands événements. » Pour le proconsul d'Italie, la France était redevenue l'arbitre de l'Europe. Restait à porter cet arbitrage là où l'Angleterre était vulnérable : sur les mers, et jusqu'aux portes de l'Orient.

L'homme de l'archè

On a souvent présenté la désignation de Bonaparte comme commandant de l'armée d'Orient comme une évidence, ou comme le résultat d'une manœuvre politique du Directoire cherchant à éloigner un général encombrant. Ces deux lectures sont insuffisantes.

Pour comprendre ce qui distingue Bonaparte de ses pairs, il faut consentir à un effort de définition. Bernadotte, Moreau, Kléber, Jourdan sont des enfants de la Révolution — des créatures du nouvel ordre. Ils sont, en un mot, des administrateurs du possible. Leur grandeur est réelle ; elle est d'une tout autre nature que celle de Bonaparte.

Bonaparte n'est pas un enfant de la Révolution. Il est né en Corse le 15 août 1769 — un an seulement après la cession de l'île à la France par la République de Gênes. La Corse qui l'a formé n'est pas encore française : elle est l'île de Paoli, de la Constitution de 1755, de la vendetta et du clan, du consulte populaire et de la résistance permanente à l'occupant génois.

Le mot qui désigne cette civilisation est archaïque. Mais il faut l'entendre au sens grec — et non dans le sens appauvri que lui ont donné les modernes. En grec, archè — ἀρχή — désigne le principe, le commencement, la source vive : ce qui fonde et ce qui commande. Archein, c'est à la fois « commencer » et « gouverner ». Être archaïque, dans ce sens-là, c'est être au contact du principe fondateur.

C'est précisément cela qui différencie Bonaparte de Bernadotte et de Moreau. Ces derniers administrent les formes existantes — ils les perfectionnent, les appliquent avec rigueur et courage. Bonaparte les brise pour en fonder de nouvelles. Moreau gagne des batailles en appliquant les leçons de l'École de guerre ; Bonaparte gagne des batailles en violant les leçons de l'École de guerre — à Arcole, à Rivoli, à Lodi. Il ne remonte pas à la tradition militaire ; il remonte au principe de la guerre lui-même.

La contrepartie est lisible dans son œuvre. L'archè qui le rend invincible dans la rupture le rend vulnérable dans la durée. Il ne peut pas administrer l'Europe comme Bernadotte administre la Suède. Sa nature le condamne à refonder sans cesse — à transformer chaque situation stable en situation de crise, chaque paix en prémisse de guerre. Marengo ne le satisfait qu'un instant : il lui faut Austerlitz. Austerlitz appelle Iéna. Iéna appelle Wagram. Jusqu'à Moscou et jusqu'à Waterloo. L'homme de l'archè ne peut s'arrêter de commencer.

L'Égypte révèle cette nature avec une clarté particulière. La campagne commence par un acte de fondation — la proclamation de déférence envers l'Islam, l'installation des divans locaux, la création de l'Institut du Caire. Elle se poursuit par une rupture — la marche en Syrie, le siège de Saint-Jean-d'Acre, la décision de revenir en France en abandonnant son armée. Chaque geste dit la même chose : je ne suis pas ici pour administrer ce qui existe, mais pour inaugurer ce qui n'a pas encore de forme.

Les chemins du Caire

En cet hiver 1797, la première campagne d'Italie a mis fin à la première coalition. L'Angleterre demeure le seul adversaire encore sur le pied de guerre. Deux angles d'attaque se dessinent contre l'ennemi de toujours. Le premier consisterait à tenter un débarquement sur les côtes anglaises. Le second angle consisterait à saper les bases de la puissance anglaise : la priver de ses débouchés continentaux par un blocus, ou lui disputer le commerce colonial.

En février 1798, Bonaparte examine les ports de Belgique. Le manque de préparation des équipages, la vétusté des ports et l'absence de la flotte de Brueys conduisent à renoncer au projet d'invasion. Le 23 février, Bonaparte adresse au Directoire un rapport éclairant : « L'expédition de l'Angleterre ne paraît possible que l'année prochaine ; et alors, il est probable que les embarras qui surviendront sur le continent s'y opposeront. Le vrai moment de se préparer à cette expédition est perdu peut-être pour toujours. »

Fin février 1798, le Directoire abandonne le projet de descente en Angleterre. Toute attaque directe étant impossible, on se rabat sur une stratégie indirecte. C'est ici que se dessine le projet égyptien.

On a donc tort de réduire la campagne d'Égypte au fruit amer de la lutte pour le pouvoir entre Bonaparte et le Directoire. Elle n'est pas davantage le « rêve oriental » d'un général ambitieux. Elle s'inscrit dans la volonté des révolutionnaires de porter la lutte contre l'Angleterre ailleurs qu'en Europe, pour toucher le centre de sa puissance.

Depuis la perte des colonies américaines en 1763, la Méditerranée redevenait le centre d'attraction naturel de la diplomatie française. À cette époque, l'Empire ottoman étendait son emprise sur tout le bassin. Mais resté à l'écart de la modernité européenne, il perdait chaque jour du terrain.

Pour Talleyrand, l'Empire turc est condamné. Bonaparte, de son côté, tient que celui qui détient les détroits possède les clés du monde — idée qui allait intoxiquer toutes les diplomaties jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Or la route de Constantinople passe nécessairement par le Caire.

L'idée d'une expédition sur la terre des pharaons est dans l'air. Pour masquer ses ressorts géostratégiques, on prépare les consciences avec le fatras idéologique des Lumières. La Civilisation, orientale dans ses origines, aurait eu l'Égypte pour berceau. Ce retour aux sources illustre le mot de Karl Marx : la Révolution française se serait présentée au monde « drapée dans l'antique ».

Le 5 mars 1798, le Directoire accepte le projet oriental. Bonaparte connaît les périls et les chances de la mission. En cas de débarquement réussi, il ne risque, personnellement, pas grand-chose : il est aussi imprenable sur terre que les Anglais le sont sur mer.

La conquête

C'est à Toulon, le 19 mai 1798, à six heures du matin, que l'amiral Brueys donne le départ d'une partie de l'armada française. Bonaparte a accompli un travail de titan pour résoudre les problèmes logistiques d'une expédition hors norme : 365 vaisseaux dispersés sur cinq ports, 54 000 hommes dont 39 000 soldats et 9 000 marins, 171 pièces d'artillerie, 1 330 chevaux.

Parmi les 164 « savants » enrôlés dans l'aventure, on relève le mathématicien Monge, le chimiste Berthollet, le géographe Jomard, le minéralogiste Dolomieu, l'inoubliable artiste Vivant Denon, l'orientaliste Venture, l'inclassable Conté, les chirurgiens Larrey et Desgenettes. Côté militaire, les généraux Lannes, Murat, Desaix, Kléber, Caffarelli, Berthier, Duroc, Davout, Marmont et Junot accompagnent Bonaparte. La moyenne d'âge de cet aréopage est de vingt-cinq ans.

En route vers Malte, premier objectif géostratégique de l'expédition. Le 13 juin, Bonaparte annonce à l'armée la reddition de Malte. Bilan de l'invasion : trois tués et une demi-douzaine de blessés côté français.

Le 22 juin, une proclamation annonce à l'armée d'Angleterre qu'elle se nomme désormais l'armée d'Orient. « Soldats, vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. »

Le débarquement se fait dans une grande confusion. Dans la nuit du 1er au 2 juillet, pourtant, le triple débarquement à Alexandrie, Rosette et Damiette réussit. Bonaparte ne vient pas faire la guerre aux Égyptiens, mais aux usurpateurs mamelouks qui tyrannisent l'Égypte depuis trop longtemps.

Le 7 juillet, il négocie un accord avec les chefs religieux d'Alexandrie, confie la ville à Kléber, envoie la flotte à Aboukir et prend la route du Caire. La marche dans le désert est terrible. La chaleur, le manque d'eau et de vivres, l'inadéquation de l'équipement aux conditions locales découragent la troupe.

Le 21 juillet, l'armée rencontre à nouveau les Mamelouks de Mourad Bey. La bataille décisive, dite « des Pyramides », vient d'être remportée sous les yeux d'habitants du Caire médusés. Le 22 juillet, les Français entrent au Caire.

La dernière phase, celle de la réorganisation administrative, doit commencer sur-le-champ. L'Institut d'Égypte est créé dans la foulée. Nous ne sommes qu'au mois d'août 1798. L'expédition a déjà rempli une grande part de sa mission : Malte est à la République, l'Égypte sous domination française, et les savants vont enfin commencer leurs travaux.

La contre-attaque

Quelques jours avant le départ, l'esprit accaparé par les préparatifs, Bonaparte ne prête pas attention à un entrefilet paru dans Le Moniteur. Un jeune officier britannique du nom de Sidney Smith vient de s'évader de prison, avec la complicité de Phélippeaux. Les deux hommes ont reçu du gouvernement anglais une mission : se rendre en Turquie et convaincre l'Empire ottoman d'entrer en guerre contre la France.

Dès avril 1798, Nelson reçoit l'ordre de « trouver l'expédition où qu'elle soit en Méditerranée » et, une fois trouvée, de « la prendre, la couler, la brûler ou la détruire ». Dans l'après-midi du 1er août, il trouve la flotte française à l'ancre dans la rade d'Aboukir et décide l'attaque immédiate.

C'est en fin de compte un désastre pour la marine française : 2 000 tués, 1 600 blessés, 4 navires coulés et 9 autres tombés aux mains des Anglais. Villeneuve, Decrès et Ganteaume, témoins impuissants et rescapés du désastre, seront les plus hauts dignitaires de l'amirauté impériale. Dans la baie d'Aboukir, Nelson a déjà préparé l'univers mental de la future bataille de Trafalgar.

Le 9 septembre, la Sublime Porte déclare la guerre à la France. Le voici prisonnier de sa conquête. Le 3 janvier 1799, Anglais, Russes et Turcs signent une alliance destinée à préserver l'intégrité de l'Empire ottoman.

Bonaparte doit réviser sa stratégie. Le 10 février, il se dirige vers le Sinaï à la tête de 15 000 hommes. Saint-Jean-d'Acre devient le dernier verrou ouvrant la porte de l'Orient. Sidney Smith comprend aussitôt l'enjeu du siège.

Le premier assaut a lieu le 28 mars 1799. L'artillerie de siège, capturée par la flotte anglaise, fait cruellement défaut. Le 10 mai, le général en chef lance un huitième et dernier assaut, infructueux. La campagne de Syrie marque la fin de l'ambition politique de la France révolutionnaire en Orient.

Le 15 juillet, aidés des Russes, les Anglais débarquent 15 000 Turcs en rade d'Aboukir. Le 25 juillet, l'assaut est lancé contre les forces turques. La victoire terrestre d'Aboukir lave l'affront infligé par Nelson à la marine française.

Après la bataille d'Aboukir, John Keith, secrétaire de Sidney Smith, et Bonaparte se rencontrent. Le Britannique fait passer au Français des liasses de journaux. Le 11 août, tandis que le commodore s'absente, Bonaparte embarque discrètement à bord de La Muiron, cap sur la France.

Intensification de la lutte

En octobre 1799, les armées de la France reculaient sur tous les fronts. Dans l'imagination collective, Bonaparte apparaissait seul contre tous. Son arrivée en France n'était précédée que par la nouvelle de sa victoire d'Aboukir : c'est dans une atmosphère d'euphorie qu'il fut accueilli.

Le coup d'État du 18 Brumaire (9 novembre 1799) porte la marque de sa manière. Il est arrivé à Paris le 16 octobre 1799. Le 11 novembre au soir, le Directoire est remplacé par le Consulat. La mise en place et l'exécution du coup d'État n'ont pas pris trois semaines.

Le déni de légitimité qu'il affronte lui interdit toute évolution progressive : il procède donc par bonds. L'Italie (1797) lui donne l'Égypte (1798), qui, à son tour, lui offre le pouvoir à Paris (1799). « La conquête m'a fait ce que je suis ; seule la conquête peut me maintenir. »

En septembre, le général Masséna, victorieux à Zurich, avait permis à la République de récupérer la Suisse et de stabiliser le front européen. Le travail de synthèse accompli pendant le temps consulaire reste probablement sans exemple dans l'histoire : Banque de France, chambres de commerce, Cour des comptes, justice, instruction publique.

La deuxième campagne d'Italie, plus courte que la première, n'en est pas moins périlleuse. Bonaparte crée la surprise en empruntant le plus improbable des itinéraires — le Grand-Saint-Bernard — pour battre le général autrichien Mélas au milieu de la plaine.

Le 14 juin, à neuf heures du matin, l'armée française, dispersée à la recherche de l'adversaire, se fait cueillir par une armée autrichienne bien regroupée. À Marengo, la bataille semble perdue. Mais la mollesse de la poursuite autrichienne et l'arrivée de Desaix retournent le sort des armes. Les pertes sont énormes de part et d'autre : six mille hommes du côté français, dix mille du côté autrichien.

Mais c'est Moreau qui porte le coup de grâce à l'Autriche, en écrasant les forces de l'archiduc Jean le 3 décembre 1800 à Hohenlinden. L'assassinat du tsar Paul Ier, le 24 mars 1801, est fomenté par l'ambassadeur Whitworth. La destruction de la flotte danoise, en avril 1801, par Nelson, brise la ligue des Neutres emmenée par la Russie.

Le 1er mars 1801, une armada britannique de cent quatre-vingt-quinze bâtiments paraît en vue de la rade d'Aboukir. Le Caire se rend le 22 juin. Le 9 août 1801, treize mille six cents Français embarquent à Rosette pour rentrer en France.

La trêve d'Amiens

Dans l'art de la guerre britannique, l'emploi direct de la violence est réduit à sa plus simple expression. Les Anglais répugnent à l'engagement physique : ils ne l'envisagent qu'après l'épuisement de tous les autres moyens. La bataille, si elle a lieu, doit mettre un point final au conflit ; mais le succès est total quand on remporte la guerre sans avoir à la livrer.

À force d'appliquer une stratégie indirecte contre la France, l'Angleterre a fini par dégager une notion singulière : il faut toujours interposer un paravent entre soi et l'acte brutal, pour n'en être pas éclaboussé.

Ce que recherchent les Anglais, ce n'est pas tant la destruction de l'ennemi que sa dislocation. Les pressions financières, commerciales, morales, diplomatiques comptent autant que les pressions militaires. Leur but de guerre reste toujours limité : ils ne cherchent ni à envahir ni à posséder, mais essentiellement à se protéger et à dominer.

Il faut dire que l'Angleterre est alors le seul pays à avoir atteint un niveau de civilisation que l'on peut dire industriel. En ce début de XIXe siècle, cet avantage lui permet de jouer le rôle clé qui lui sied dans le conflit contre la France.

La Perfide Albion s'asseyait peut-être à la table des négociations, mais avec le tranquille aplomb des vainqueurs : n'était-ce pas elle qui avait chassé les Français d'Égypte ? La paix signée à Amiens, le 25 mars 1802, réglait si peu de choses sur le fond qu'elle avait tous les traits d'une trêve.

Le peuple anglais accueillit dans une joie intense — mais de courte durée — le plénipotentiaire qui ramenait le traité à Londres. Le Parlement approuva le traité, mais mit son entière confiance dans la sagesse de Sa Majesté pour prendre toutes les mesures nécessaires dans le cas où les affaires publiques prendraient une tournure plus favorable. En cette fin d'hiver de 1802, les peuples fêtent la paix retrouvée, tandis qu'à Londres comme à Paris, les aigles volent à hauteur de colombes.

La guerre des récits

Le décalage est grand entre l'acclamation qui salue le vainqueur d'Aboukir et l'amertume des acteurs de l'épopée. Bonaparte n'est pas dupe. Conscient des limites militaires de la campagne, il en déplace le centre de gravité vers la sphère de l'esprit. Les tableaux de Guérin et de Gros, les dessins de Dutertre, les planches de Vivant Denon vont diffuser les couleurs exotiques d'une épopée qui prendra peu à peu un air d'éternité.

L'enjeu stratégique de la bataille se métamorphose : elle n'est plus le couronnement d'une politique, mais un moyen de s'illustrer, d'acquérir gloire et fortune. On entre dans le récit homérique, où Ajax, Patrocle, Achille et Hector sont tous du même camp — celui de l'immortalité.

À cette entreprise du sublime, l'Angleterre oppose une riposte d'une tout autre nature. Là où la France peint, elle croque ; là où Gros et Guérin cherchent le grandiose, Gillray et Rowlandson traquent le grotesque. L'arme de prédilection en est la caricature. James Gillray réduit le maître de l'Europe à un pantin colérique et minuscule — ce « Little Boney » gesticulant, noyé dans des bottes trop grandes.

Il y a, dans ce parti pris du ridicule, comme une postmodernité britannique avant l'heure. Quand Napoléon construit un grand récit, l'Angleterre se garde d'y opposer un mythe concurrent. Elle en dissout le sérieux. C'est encore la stratégie indirecte, portée cette fois dans la guerre des esprits : ne pas affronter la puissance de front, mais la miner par la marge, l'entamer par la dérision, la vider de sa gravité.

Pour assurer la postérité de l'expédition, Napoléon ira jusqu'à sertir le style impérial d'art pharaonique. La pierre de Rosette garnira peut-être les collections du British Museum, mais l'égyptologie sera française. De retour à Paris, les savants seront surnommés « les Égyptiens » ; ils n'abandonneront aux Anglais que le cadavre de leur conquête.

Ce que l'Égypte enseigne

Il a fallu Marengo pour offrir au Premier consul la légitimité nécessaire aux grandes tâches qui l'attendaient. Dans le système napoléonien, la bataille n'est qu'un temps d'une qualité particulière, gagné sur l'adversité. Bonaparte résumera ainsi sa conception : « À la guerre, il peut m'arriver de perdre des batailles ; je ne perds jamais de temps. »

Pendant la seconde coalition, l'Angleterre et Bonaparte se sont jaugés pour la première fois. Les conflits à venir en conserveront l'architecture, les acteurs, les forces et les faiblesses : seul le décor changera. L'Égypte résume l'Empire.

De fait, si la France n'a pas conquis l'Égypte comme elle l'espérait, elle y a exporté les concepts de civilisation et de nation chers à la Révolution — concepts qui imprégneront désormais toute la problématique du monde arabe.

C'est peut-être la leçon la plus durable de cet épisode. La France y a perdu une armée et une flotte ; elle y a laissé une empreinte. En croyant y planter son épée, elle y a semé une idée. Là est sans doute le partage des rôles que fixe toute la période : à l'Angleterre, la maîtrise patiente du réel et le contrôle de l'adversaire ; à la France, l'ambition d'un ordre nouveau et la puissance des symboles. L'une gagne la guerre sans presque la livrer ; l'autre perd la partie mais gagne l'imaginaire.

On en mesure la portée un siècle et demi plus tard, en juin 1940. La France est militairement écrasée. De Gaulle plonge sa plume dans l'encre impérial. À Londres, il sait ne disposer que d'un seul actif : le concept de grandeur française, hérité en droite ligne du legs napoléonien.

Et c'est ici que se noue l'ironie finale. Churchill reconnaît de Gaulle et la France libre. L'Angleterre, qui avait passé deux siècles à saper le mythe français, se trouve en 1940 contrainte de le ressusciter. Non par magnanimité, mais par nécessité. N'est-ce pas là la victoire posthume de Napoléon ?